Partie 14 : Afrique du sud

Non pas sans émotion, nous nous approchons de la frontière sud africaine.
Ce pays, ce panneau, cette terre auquel on s’empêche de penser pendant très longtemps, puisqu’il semble être un inatteignable objectif. Et c’est là, devant nous, palpable.

Fier de la liberté nouvelle que nous avons pris rapport à l’autostop, on se renseigne sur ce à quoi peut bien ressembler les prochains kilomètres. Nous arrivons donc tranquillement à la frontière avec l’intime conviction que nous allons finir dans le coffre de quelqu’un. On nous a dit que jusque Springbok la route était à peu prés comme les dernières centaines de kilomètres de Namibie.
Alors on fait tamponner les passeports et on s’assois sagement à côté du policier.

C’est tout de même marrant ces clichés sur l’Afrique du sud, ce que l’on a pu en entendre. Parfois ils semblent se confirmer d’eux même.
Nous attendons donc une voiture pour nous sortir de là et nous déposer plus loin. On papote avec le flic en service et d’un seul coup il nous dit : “Vous savez que je pourrais vous faire disparaitre pour vous revendre ? Je viens de Joburg et là bas vous intéresseriez surement quelque personne.”
Bon. Au moins c’est dit avec le sourire, mais c’est dit. Et ça n’aide pas à y voir clair dans tout ça.

On nous dit que les routes sont bloqués un peu plus loin par une manifestations de camionneurs qui déjà a mal tourné, alors plus personne ne prend la route depuis quelques jours de peur de se retrouver au milieu du conflit qui ici prend vite de dramatiques proportions.
Et finalement un mec sur qui nous n’aurions pas parié deux sous s’arrêtent et nous embarquent.
Vu comme sa voiture est chargée, on se demande surtout comment on va bien pouvoir faire rentrer tout notre bazar. Mais ça passe, tant bien que mal. Et il nous offre des bières fraiches.
Aplatis dans le coffre entre les panneaux solaires, les sacs et les vélos, on boit tant bien que mal cette bière pas forcément trop méritée. Ça faisait bien longtemps que je n’avais pas autant ri. Et là on s’est dit que ca allait bien mieux de faire une croix sur le côté “J’veux rouler chaque centimètre”, lorsque ça ne nous convient plus, que ça ne nous rend plus heureux.
Et en lieu et place, on troque ce malaise contre de belles rencontres et de bons fous rires. Ce qui manquait cruellement ces derniers temps au coeur de ces lignes droites plates et sans fin.

Ainsi on arrive à Springbok. Il nous dépose et nous montre la route droit devant. Apparemment le joli côté du pays commence ici, ce qu’ils appellent la route touristique. C’est en effet charmant vu de loin.
Mais il est tard, et le temps de faire les courses, nous finissons au camping de Springbok.
L’atmosphère en ville semble un peu plus brutal, notre présence un peu plus lourde à porter. Est ce vrai ou est ce que l’on veut bien voir ?
Qu’importe, ce soir on se réfugie au camping.

Le lendemain nous reprenons la route. Avant ça, un mec nous offre le café, et on pose tout un tas de questions sur le pays. Entre les discours et les attitudes, on sent bien le poids de la couleur de la peau, quelle qu’elle soit. Alors on pose les questions qui fâchent. Nous repartons avec quelques bribes de réponse, des mots d’encouragement et un peu d’argent même, pour nous payer un bon petit déjeuner.
Belle journée de vélo dans cette vallée fleurie. Ça faisait bien trop longtemps que nous n’avions vu de fleurs. C’est fou tout de même. Ça parait si évident par chez nous, les fleurs et les arbres. Jusqu’à ce qu’on passe du temps dans des endroits désolés. Et je trouve que l’adjectif correspond plutôt bien au spectacle.

C’est aussi amusant de traverser les villages ici. On a comme un air de chez nous. Ces villages paisibles où trônent une église en son centre. Puis ces petits cafés cosy qui ressemblent à des maisons de poupées. C’est kitch à souhait, et les sortes de souvenirs avec des écritures en Afrikaans n’offrent que peu de poésie. Encore moins de poésie lorsque s’installe la discussion sur Mandela, les populations noires, le travail, la sécurité, l’avenir.
Parfois on préfère couper court et partir, ne sachant trop que penser ou que répondre.
La journée s’achève doucement, et on voit les kilomètres qui nous séparent du Cap diminuer. Nous passerons la nuit dans un petit village tout ce qu’il y a de plus sud Africain.
Il est divisé en deux, là où vivent deux couleurs de peau différents, éloignées, séparées.
On ne veut pas prendre de risques à camper sur le terrain de foot du village alors on trouve un hôtel pour poser la tente. Cette tenancière qui semble sortir d’un autre temps, gérant un gros établissement de ce que j’appelle le kitch Afrikaans. Elle gère en râlant, et une femme qui vient de l’autre partie du village la suit de près avec son tablier impeccable. Je me demande parfois si je ne suis pas revenu en arrière dans le temps.
Et sous prétexte de nous aider elle nous offre un minuscule carré de béton pour mettre la tente en nous chargeant 10 euros. Trop belle âme.

On repart le lendemain sous les nuages gris et la pluie qui hésite. Pas envie ce matin. Pas le moral, et envie d’être confortablement installé au cap.
Puis le décor redevient plat et chiant. Alors on se dit ok merde. On pose le pied à terre et on tend le pouce. Il n’aura pas fallu plus d’une voiture. On embarque tout dans le coffre et en avant.
On ne sait pas trop où on va comme ça, eux non plus apparemment, une mère et son fils qui rentre au Cap.
Là on profite du trajet pour vider quelques bières et manger, discuter et échanger. Leur vision du pays est assez intéressante et pleine de bon sens.
Plus loin le décor redevient sympa. J’aurais voulu rouler ici en fait. Mais c’est trop tard, et qu’importe puisque l’ivresse assis dans le siège arrière me convient plutôt bien aussi.
Je regarde par la fenêtre. C’est un air de France et d’Europe par ici. C’est vraiment beau. Mais c’est si loin de l’Afrique qu’on a pu traverser des mois durant auparavant. C’est à ne plus savoir on l’on se trouve.

On regarde la carte et on trouve une ville où l’on restera tous pour la nuit. Ils nous déposent donc au camping de Langebaan, et nous, nous retrouvons l’océan pour la première fois depuis le Kenya, de l’autre côté du continent. De l’océan indien à l’océan atlantique. Et nous voila au bord de l’eau. Les mouettes, les flots, l’air frais. Un paysage qui nous semble finalement des plus étrange après ces mois passés dans les terres.

On décide de trainer un peu et de prendre un jour de plus au camping. Et le soir on sort. Ca prend finalement une tournure un peu inattendu puisqu’il semblerait qu’on ait mis un truc dans le verre de mon pote. Enfin bref, un peu complexe, et c’est apparement monnaie courante. Nous ça nous met une petite décharge et on comprend qu’il faudra être plus vigilant par la suite et que l’Afrique du sud mérite peut être sa réputation.
Et le matin c’est typique des matins tendresses. Des matins où l’on sait pas trop bien ce que l’on fait là, pourquoi, comment. On hésite à rester allonger toute la journée mais finalement, comme les nouvelles vont vite dans la petite ville côtière, on décide de partir. Loin, vite.

Ainsi nous partons. Et c’est sans motivation aucune, sans force physique. Pourtant partir ou rester, il faut choisir, même lorsqu’aucune solution ne semble convenir.
Les kilomètres de cet après midi là sont interminables. Puis nous sommes dans une espèce de parano lié à la veille, on envierait presque à mitiger l’excitation d’arriver au Cap puisque là bas il semblerait qu’il faille aussi vivre avec un regard par dessus l’épaule.

Puis finalement, au sommet d’une petite pente, on s’arrête d’un seul geste. La table mountain qui nous fait face. C’est là. Je suis content d’avoir les lunettes de soleil pour cacher la larme. Mais de toute façon on se respecte suffisamment pour garder le silence chacun de notre côté.
C’est cette vision qu’on a idéalisée, rêvée, espérée. Et c’est là. Ca n’a pas de prix. Avoir l’impression de toucher au but ça vaut bien d’encaisser tout le reste pendant des mois et des mois.

Nous camperons dans un camping sur la côte. C’est vraiment chouette. Puis c’est notre dernière soirée dehors. On regarde le soleil se coucher toujours aussi religieusement, puis les mêmes gestes. Monter la tente, le matelas, le duvet, le réchaud, les pâtes.
On se dit que si l’aventure s’arrêtait là, ça serait une soirée bien plus lourde à porter. On sait juste qu’on arrête quelques maigres semaines avant de refaire pareil, mais sur un autre continent.
Et le lendemain on jette ce qui ne servira plus ou ce qui ne passera pas dans l’avion. C’est plutôt étrange cet espace de notion d’achèvement qui pose sur le campement au petit matin. Ça faisait bien longtemps que je n’avais pas eu cette impression. L’impression que quelque chose s’achevait. Et pourtant, plus que 60 kilomètres et on pose les vélos.

Donc on repart et on file le plus vite possible jusque Cape Town. On a la montagne bien en vue. Cette montagne elle signifie le point d’arrivée de notre traversée du continent Africain.
Pourtant, c’est interminable. Plus j’avance, plus je pédale et plus j’ai l’impression que le but recule.
Et pourtant, nous y voila.
Photo au centre ville dans le fameux cadre jaune avec la table mountain derrière nous. Puis on va au point de rendez vous. C’est fini. Nous avons traversé l’Afrique à vélo.

J’y passerais deux semaines et demi je crois, avant que l’avion m’amène à Bangkok.
Je dois dire que mon séjour y fut fort intéressant car je fût reçu comme un roi. C’est un cycliste qui nous suivait sur instagram qui nous a hébergé et trainer dans la ville et les environs pendant tout ce temps. Merveilleux !

Puis voilà. A force de trainer dans Cape town, de gouter toutes les bières et cafés possible, il est l’heure de partir.
Cape town va me manquer. La vie de luxe que j’y menais aussi. L’Afrique je en sais pas. A ce moment là c’est flou. J’ai hâte d’arriver à Bangkok. Là bas, dans ce côté de l’aise, j’y ai déjà plus de repères qu’ici.

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