• Clotaire Mandel

Éthiopie, le clap final.

Comme vous le savez je suis désormais au Kenya. Donc fini l’Éthiopie.

Depuis Addis, il a fallu se motiver à reprendre la route pour en finir le plus vite possible avec le pays.

La situation s’est lentement dégradée à mesure que le temps passait et que l’arrivée de mon père à Nairobi approchait.


La route, pas grand chose à dire. Plutôt insignifiant. En redescendant des montagnes, on retourne dans ce paysage de savane propre au sud du Soudan et au nord ouest de l’Éthiopie.

On roule, on encaisse. On en rit le soir, surtout après quelques bières. On se convainc qu’il faut manger.

C’est vraiment chouette de rouler à 4. Et être avec deux filles ça change aussi complètement la dynamique.

Je suis d’ailleurs particulièrement respectueux de leur histoire et songeur face à leur calme. enfin, surtout celui d’Astrid. Jude étant plutôt comme moi. Lorsque ça chauffe on évite de nous laisser à deux. Comme deux mauvais élèves au fond de la classe qu’on essaie de séparer


Puis ce paisible endroit trouvé par hasard au bord d’un lac qui abrite des hippopotames. On passe une super soirée, regardant une dizaine d’hippisme sortir au soir venu.

On y dors si prés d’eux que la nuit je me réveille sans cesse en les entendant, les croyant au pied de ma tente.

Le lendemain je me réveille avec cette caractéristique envie de ne pas bouger et de boire des bières jusqu’à plus soif. C’est ce que je ferais. Une journée de moins sur le compte de kilomètres à abattre pour atteindre le Kenya. Qu’importe, vive la paresse.

Paresse qui ne dure qu’un laps de temps très court chez moi, puisque le soir même je décide de reprendre la route le lendemain.

Ce fameux lendemain. Cette fameuse journée de vélo en Éthiopienne.


Je me suis retrouvé face à l’évidence. Si je veux arriver au Kenya à temps, soit je laisse le vélo en Éthiopie et je reviens après, soit je prend un bus.

L’idée de revenir en Éthiopie paraissait très clairement saugrenue.

Mais l’idée de prendre un bus. Je me disais que non, ce n’était pas une solution non plus. Et pourtant il faut choisir.


Le dernier jour où j’ai roulé en Éthiopie fût une belle merde, ni plus ni moins. Un mélange de pluie, de boue, d’insultes, de moqueries, de harcèlement.

89km ce jour là. 89km hors de mon corps.

En 5 semaines là bas, j’ai connu tous les états d’esprit possible. L’amour, la haine, la violence, la douceur, la colère, la compassion. Mais jamais la peur. J’étais, à partir d’un certains moment, en tension permanente, prêt à en découdre. Je n’avais pas peur, j’étais excité par l’idée du conflit physique.

Et ça c’est terrible. Au bord des larmes de se sentir complètement transformé, de ne plus se reconnaitre. D’être étranger à soi.

Mais on m’a bien aidé. Et c’est la seule défense que j’ai trouvé. La violence s’excuse difficilement, mais je ne voyais pas d’autre réponse possible.

C’est surtout le résultat d’une capacité d’adoption. Après étude des gens qui m’entouraient, je me suis vite rendu compte que le seul échappatoire c’est de jouer le jeu. Celui du plus fort. Celui qui a le plus gros bâton, celui qui crie le plus fort.

Ca parait ridicule vu de chez vous, mais c’est comme ça. C’est un pays où les tueries dans les villages ne font même plus 3 lignes dans les journaux tant c’est banale. Un troupeau, une femme, un point d’eau. Voilà des raisons qui font que la vie ne vaut pas grand chose par là bas.


Je ne me suis pas senti en insécurité cependant. Jamais. Peut être parce que je n’étais pas seul, mais aussi parce que j’étais sous adrénaline et prêt à toutes les situations. Là j’ai mon bâton, là j’ai mon couteau, là j’ai mon antivol. C’est bon je suis prêt.


Ce qui m’a brisé le cœur, c’est d’avoir perdu les raisons qui font que je roule loin et longtemps. Je ne prenais plus plaisir à rouler, à me lever le matin. A la fin, je ne me lavais plus, ne mangeais presque plus. Trop épuisé pour ne pas aller dormir directement, mais aussi un manque d’envie de tout. J’avançais, c’est tout. Il fallait traverser ce bourbier.

Où sont les vertes prairies Européennes où l’on plante la tente sans avoir peur d’une visite la nuit. Où est la générosité Turque ou Iranienne. Où est cette énergie qui me poussait à me coucher rapidement pour me réveiller rapidement et entamer une nouvelle journée avec l’appétit d’un aventurier.


J’avais perdu tout ça. J’avançais parce que j’étais pris dans quelque chose de plus gros, la traversée de l’Afrique.

Mais si je monte dans un bus, que les gens vont ils bien pouvoir penser de moi ? Et moi dans tout ça ? Le soir dans les bars, pour impressionner les filles, pourrais je prétendre avoir traverser l’Afrique

à vélo ?

Tu es mauvais. Tu codes à la difficulté. Tu ne pousses pas les limites. Tu ne traverseras jamais le continent entier à vélo. Ton histoire est dés lors sans intérêt pour tout le reste du monde.


Puis la libération.

Je ne suis pas heureux ici, le pays ne me plait pas, j’ai envie d’être ailleurs ?

Tu peux bien te vanter d’être libre si tu est prisonnier de tes décisions. Si tu te rends prisonnier du jugement des autres. Ces autres qui d’ailleurs, ne veulent que ton bonheur.

Ne vas t’on pas me juger de n’avoir pas tout roulé ? En as tu quelque chose à foutre ?


Alors j’ai décidé de prendre un bus le lendemain. Et j’ai senti un sourire d’épanouir sur mon visage.

Sans regret et fier de ma décision.

A quoi bon sacrifier le maigre temps qui m’est imparti avec famille et ami pour rouler dans un merdier. Il faut sonder ses motivations. Les miennes sont clair : profiter, m’amuser et être heureux.

J’ai repris ma liberté. Libéré des choses dont je m’étais largement convaincu par moi même, en dépit de tout ce qui semblait être évident.


J’ai pris cette décision. Je suis monté dans ce bus. Ca y est. Je l’ai fait. Je n’aurais pas traverser entièrement l’Afrique à vélo. J’ai trahi mon malheur provisoire en rétablissant le bonheur. J’ai suivi mes convictions profondes et retrouvé le respect de moi même.


Ca fait un sacré pavé désolé.



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