• Clotaire Mandel

Une histoire de temporalité

Souvent on me demande depuis combien de temps je voyage. Et j'ai un compte à peu prés exact de jours à donner en réponse. Dernièrement, on m'a répondu que je m'étais arrêté en nouvelle Zélande et que ca devait donc faire un peu moins longtemps. Comment compte t'on le temps qui passe, comment le perçoit on ? Il y aurait l'idée que la durée du voyage est le temps passer à voguer, pédaler, marcher sans s'arrêter. Toute pause, toute affaire posé dans le coin d'une chambre éphèmerement notre serait une trahison, un compteur remis à zéro. Pourtant, le temps ralentit et passer dans un certain endroit aide à reprendre du souffle, du recul sur ce que l'on fait et la manière dont on le fait. De plus, les profils ne sont pas tous les mêmes. Certains revendent toutes leurs possessions et partent autour du monde avec les économies d'une vie passée troquée. Dans mon cas, je n'ai jamais vraiment rien possédé et n'ai donc rien à revendre. Le contrat était clair depuis le début, si le voyage s'éternise, il faudra travailler.

La vraie question n'est pas de savoir ce qu'est un voyage ou comment on compte le temps qui passe. Mais comment chacun perçoit sa propre expérience, sa propre manière de vivre le monde.

Pour moi, le concept est relativement simple. Pédaler à travers chaque continent, et ne pas repasser le panneau français avant d’avoir terminé. Ca c’est le cadre, les fondements.

Ce qui se trouve entre deux, c’est le contenu. Et il est libre d’être ce qu’il doit être. Souvent, on voit des gens courir par n’importe quel moyen d’un point A à un point B. Organisé, efficace. Le voyage d’une vie. Un trajet, deux noms pour le décrire rapidement, et des histoires plein la musette pour s’appesantir sur le sujet .

On peut aller tout droit, vite et bien. Mais on peut aussi tromper l'efficience et approfondir le rapport avec les gens autour de soi, apprendre de nouvelles choses, s’ouvrir aux possibilités. Accepter les détours, les arrêts, les retour en arrière même. Et que dire des non sens géographique.

Bernard Moitessier m'a beaucoup aidé. Dans Tamata et l'alliance, je trouve qu'il brise la notion de temporalité que l'on se fait de sa vie. A lire ce genre d'auteurs aujourd'hui, on penserait pour un peu qu'ils ont d'un trait d'un seul vécu toutes ces expériences, ont écrit dans la foulée, publiés, acclamés. Le tout d’une seule et longue inspiration.

Pourtant c'est le résultat du temps long. Ce sont des arrêts brefs parfois, mais long aussi, de plusieurs années parfois.

Et ça aide à comprendre qu'il n'est pas nécessaire à un voyage d'être une continuité pur et parfaite pour avoir quelque chose d'intéressant à offrir et laisser.

Surtout, que ça doit être la résultat d’une continuité toute personnelle et ne pas être le calque de ce qu’autrui attendent du voyage des autres.

Lorsque notre voyage n’est pas achevé, on le voit difficilement avec ces yeux d’aveugle. On le voit à travers la perception que les autres en ont.

La logique de ce que l’on en fait nous appartient. Et si auparavant on disparaissait des années, puis revenaient dans un élan, sans que presque personne ne sache ce qu’il s’est passé de précis, c’est aujourd’hui une autre chanson.

Les réseaux sociaux et le partage donne une idée en temps quasiment réel. Si les arrêts passaient inaperçus auparavant, et donc comme un chapitre dans la globalité d’un voyage, cela nécessite maintenant presque de justifier ses pauses et arrêts divers.

Alors oui j'ai fais des arrêts, et ma carte comme la chronologie des déplacements est un peu chaotique. Mais c'est surement la recette gagnante des voyageurs au très long cours. Avoir suffisamment d'air pour traverser une vie de voyage. Et pour ceci, il faut parfois sortir la tête de l’eau.

Là aussi est une distinction important, entre le long cours et le très long cours. Entre la courte mais intense clocharderie qui aboutit au retour dans le rang. Ou la longue distance par la très longue durée. L’arrêt sous un arbre, l’oubli du temps qui passe. C’est peut être la sensation d’une jeunesse éternelle, d’un jeu constant pour tromper les schémas bien trop facilement applicable d’un système. Laisser le coeur parler, profiter des avantages de son passeport pour voyager en profondeur par l’implication plus longue dans un pays. Y retourner, avec la certitude de ne pas avoir tout vu, puis prendre les sentiers adjacents.

Un jour il faudra rentrer. Ce qui veut en soi surtout dire que j’ai un endroit où rentrer. Que je me sens de quelque part.

Et la route du retour n’est pas faite que de la substantifique moelle de la vie. Elle est faite de bétons, de galère, de manques, de déceptions, de désillusions, d’incompréhensions. Et j’aurais trop peur de louper ça. Trop peur de rentrer avec une vision édulcoré du monde. Alors je prends mon temps. Je m’éprouve. Et je compte le temps qui passe comme je veux.

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