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Partie 10 : Botswana

C’est donc par une éléphantesque frontière que nous changeons de pays, et pas sans une once d’excitation puisqu’il est connu comme le pays aux 100 000 éléphants et que déjà à la frontière, on en a vu une paire !
De plus, il est ce nom un peu magique, quasi mystique, que l’on n’osait prononcer quelques mois auparavant. C’était trop loin, trop proche de la fin, qu’on ne s’autorise pas à en parler. On l’a gardé au fond de nous sans en parler. Puis ce jour est venu, à force de patience.

 

Nous passons la frontière et atterrissons à Kazungula. Des éléphants de partout. C’est surtout amusant de voir comme ils passent inaperçus, comme les éléphants d’ici n’ont pas plus d’attrait qu’un chien chez nous.
Mais lorsque l’on grandit avec ces pachydermes comme décor, pas étonnant cependant.
Nous arrivons en ville et circulons entre phacochères et voitures. Nous buvons une première bière, tradition on ne peut plus classique du passage de frontière. Puis l’argent à trouver, la carte sim, les courses, et il fait déjà soir.
Trop tard pour s’aventurer sur la route connue pour ses éléphants, nous tentons de camper dans la cour des loges de la ville, sans grand succès. Bon, solution classique, allons tester l’hospitalité de la police du pays. Sans trop de questions on se retrouve dans la cour du commissariat avec la tente plantée entre les voitures volées en Afrique du sud et qui n’iront pas plus loin qu’ici.

 

Le lendemain nous nous engageons sur cette route tant attendu, celle qui porte un nom attirant, excitant, l’autoroute des éléphants. C’est 300km de ligne droite où l’on dort un peu où l’on peut et où vivent une tripotée d’éléphants.
Nous sortons de la ville et déjà le fameux panneau annonçant la traversée d’éléphants, la Picardie qui m’a vue grandir est vraiment loin derrière.

 

Bon, le meilleur moyen d’être déçu, c’est d’avoir des attentes, et j’en avais. Si bien que je n’ai vu aucun éléphants sur ces 300km de route. Ni éléphants ni girafes. Et les copains devant moi ou l’italien croisé sur le bord de la route avaient l’air d’en avoir vu quelques uns. Bon, j’ai du toujours passer trop tard ou trop tôt, au choix.
Cependant c’était plutôt chouette. Et nous avons toujours trouvé à dormir dans des coins marrants. C’est d’ailleurs fou le peu de crainte dans lequel on vit. Tout le monde en nous voyant partir dans cette direction nous demandaient si nous n’avions pas peur des animaux sauvages, de nous faire piétiner u manger durant la nuit. Je crois que finalement notre plus grande peur c’était de ne pas trouver de bière fraiche pour regarder le soleil se coucher sur la savane, peur récurrente.
Nous sortons donc au bout de 3 jours de cette autoroute à éléphants sans éléphants et arrivons tardivement à Nata, première ville en bout de cette piste plate et rectiligne.

Avant j’aimerais parler de quelque chose. Les cyclistes dorment parfois dans les parcs grillagés des pylônes électriques. C’est gardé et protégé des éléphants.
Un jour que nous mangions sur une petite aire aménagée au beau milieu de nul part sur cette section, un mec sort de nul part et vient s’assoir derrière nous. Bon, on ne peut pas dire que nous fûmes étonnés plus que ça tant ce genre de situation est classique en Afrique.

Sauf que cette personne qui nous observé en silence à deux mètres de nous, c’était pour nous vu et revu. C’était classique, mais à tel point que c’est devenu usant.
Alors moi je me déplace pour manger à l’abri des regards, derrière un arbre, à l’ombre. Et mes deux compagnons l’ignorent du mieux qu’ils peuvent.
Il fait chaud, le vent n’est pas clément, la route est presque décevante. Nous avons à peine envie de nous adresser la parole entre nous, alors on ne peut pas dire que notre ami soit bien tombé.
Ainsi passe le repas.

Et au moment de partir, on s’offre quelques paroles, et il nous fait comprendre qu’il est le gardien du pylône électrique un peu plus loin et qu’il reste 2 semaines seuls ici.
Alors on se trouve bête. Connaissant le rapport des gens qui vivent alentour à la solitude, on se dit que mince, ils voulaient juste un peu de compagnie. Un peu de compagnie qu’on lui a violemment refusé.
Tout ça parce que messieurs les cyclistes ont vu trop de têtes qui semblent similaires, ont eu les mêmes discussions depuis des mois, ils n’ont pas pu se résoudre à offrir un peu d’attention.
On s’est senti idiot. Idiot jusqu’aux larmes plus tard.
Serions nous déjà si blasé ? Avons nous perdu l’humanité qui nous a poussé dans une telle aventure ?
On se promet timidement et secrètement que ça n’arrivera plus.
Je ne sais pas ton prénom, mais je m’excuse d’avoir agi ainsi. Vraiment, je me sens toujours aussi bête après tous ces mois.

Nous arrivons donc le soir à Nata. Content de retrouver un peu de nourriture autre celle que l’on charriait sur les vélos. Mais après 3 maigres journées extirpés du monde des Hommes, le retour en ville est brutale.
Circulation, bruit, lumière, ivresse générale. Nous allons faire les courses chacun notre tour, laissant alors celui qui reste avec les vélos se débattre avec les plus ivres des passants pour tenter de faire comprendre qu’on ne parle pas la langue locale et que dans ce cas il vaut mieux s’offrir les joies de la communication par le silence.
C’est trop brutal pour moi. Les néons brisent la nuit tant chéris. Là j’ai mesuré la chance que nous avons de pouvoir côtoyer les nuits d’aussi prés, que nous nous y sentions plus en sécurité que dans le flot lumineux blafard d’un lampadaire.

 

On boit une bière avant d’essayer de trouver où dormir. L’heure est déjà avancé mais ce n’est pas l’inquiétude qui nous alourdirait.
Et là c’est la suite logique. Le bar bruyant au possible, la table vide qui se remplit de têtes jusqu’alors inconnu et qui d’un seul coup me rapportent des liens de parentés. Je ne pensais pas avoir autant de frères à Nata.
Un type veut récupérer ma bouteille en verre pour la consigne, je lui dit que c’est avec plaisir mais qu’il faut que je la finisse d’abord. Puis il s’assoit en me débitant le couplet “ De toute façon nous les noirs nous sommes inférieurs, vous nous avez toujours considérés comme des esclaves, des moins que rien”
Je lui dit qu’il a de la chance car ce soir je suis patient, miracle. Je me débat alors pour lui expliquer que si ce temps est révolu, il n’a même jamais existé dans ma boite crânienne.
On file tant qu’il est encore temps et finissons au commissariat. On plante la tente dans la cour, entre trios cercueils, deux palmiers et un âne qui fouille dans les poubelles. Les pieds dans le sable pour un peu on se croirait en vacances.

Roulons jusque Gweta, puis atterrissons dans la cour du commissariat. Puis un message pendant que nous mangeons et buvons quelques bières, une cycliste sud africaine est aussi à Gweta ce soir, elle qui nous connait des réseaux sociaux. Quand même marrant que dans ce petit bled on se retrouve à 4 cyclistes. On se donne rendez vous demain, mais elle débarque avec James au beau milieu du commissariat une demie heure plus tard les bras chargés de bières.

James possède un lodge juste à côté, il nous intimide de venir visiter son bar et sa piscine, faut pas trop insister. Le bar, la piscine donc, puis il nous amène en 4x4 à travers la savane dans un endroit vêtu du noir de la nuit. Nous brisons tout ça d’un feu de camp. Les hyènes gueulent autour, les étoiles sont au rendez vous. Et on refait le monde comme si on se connaissait tous depuis des décennies. Parfois quelques heures ont l’effet de décennies.
Nous rentrerons au beau milieu de la nuit, à la barbe des policiers endormis. Je crois que les commissariats africains me feront toujours rire.
Et finalement nous passerons presque une semaine à Gweta, chaleureusement invité par James. On se sentirais presque de trop dans ces lodges de luxe. Il nous amène même sur le lac de sel de Gweta. La glacière, le coucher de soleil, les éléphants sauvages en goguette. Instant hors du temps, le monde nous appartient.

 

Ann décide de rouler avec nous et reprend la route en sens inverse pour rouler pendant 2 jours avec nous jusque Maun. Sublime bivouac au milieu de nul part. Coup classique. On se faufile entre les déjections d’éléphants, tentons de lire trace et indices pour savoir où se placer. Puis la nuit. Le feu, repas fait de nouilles, mais la nuit pour nous. Les étoiles. Tout se suspend.

 

A Main, nous allons passer deux jours dans l’hostile qui surplombe le fameux vieux qui abrite un bon nombre d’hippos et de crocos. Les saisons étant de plus en plus sèches, le petit point d’eau est coupé du reste du monde et ainsi barbotent hippopotames et crocodiles. On les observe à l’abri avec un bière fraiche, et la nuit ils chantent de leur chant si spécifique.

Nous repartons dans la brousse. Enfin, sur cette bande d’asphalte qui la traverse. Il n’y a vraiment que ça. J’a i d’ailleurs aimé ce minimum d’intrusion de l’Homme sur l’espace sauvage (Toute proportion gardé, laissez moi rêver…).
Une sorte de traversée du désert donc. Même les villages sont laissés à l’écrit à gauche et à droite. Nous ne nous arrêtons que lorsque la faim ou la soif se fait sentir, mais heureux de cette roue peu fréquentée, nous en restons le plus loin possible.

Les bivouacs sont toujours aussi charmants. Lorsque personne ne nous regarde de prés ou de loin, nous disparaissons derrière d’épaisses couches d’arbres nus. Je revis à chaque fin de journée. Les journées sont ponctués de traversée de troupeaux de zèbres, d’éléphants apeurés par trois pauvres cyclistes, de girafes aux longs coups inquiets. C’est vraiment chouette de rouler ici.
Sinon le décor est similaire à la Zambie, mis à part que la vie sauvage nous occupe quelque peu. Et ces bivouacs où l’on s’écroule le soir. Toujours la même chanson. Une chanson que je pourrais écouter sans que la répétition m’inquiète un seul instant.

 

Et nous arrivons à Ghanzi après cette nouvelle traversée du désert. Sommes crasseux et affamés, direction le supermarché. On mange par terre tout ce qui a le malheur de nous tomber sous la main. Les touristes qui sortent des 4x4 venus se ravitailler ici se demande de où on peut bien sortir. Ça parait en effet moins évident quand il fat 2 heures pour traverser ce que l’on abat en 3 jours.

 

Puis il y a le frère de James ici, il nous avait dit d’aller sonner chez lui et que ça serait le même accueil et la même fête. On s’était dit que c’était pas judicieux si on ne voulait pas passer 1 semaine ici à boire du brandy cher aux odeurs des sudaf’.
Puis c’est lui qui nous a trouvé. Il nous donne les clés et dit qu’il revient ce soir avec l’apéro. On s’installe donc chez lui au milieu de nul part après avoir poussé les vélos dans le sable. La nuit sera longue et le matin court. On se réveille tous avec des tatouages fraichement et éthyliquement effectués, une bonne soirée en somme.
Nous décidons de repartir tout de même dans l’après midi, d’abattre quelques dizaines de km et de nous arrêter vers 17h pour nous écrouler derrière un buisson.

Ce que nous faisons alors. Et c’est bon de s’arrêter tôt. Pour profiter des bivouacs et de prendre le temps de faire un feu et de lire nous avons décider de nous arrêter maximum à 17h.
Le décor ne change pas, les animaux en moins. Mais nous roulons et roulons, car bientôt c’est la Namibie. L’avant dernier pays et celui qui regorge le plus de nos fantasmes de cycliste.

 

Puis nous avons rendez vous avec un américain des peace corps dans un village à une journée de la frontière.
Nous y arrivons en début d’après midi, laissons les vélos chez lui et allons vider quelques bières. Les bières s’accumulent et les langues se délient. Il est ici depuis presque un an et pour encore un an et demi, et a déjà de quoi nous raconter quand à la vie locale.
Souvent à base d’alcool, de tromperie, de violence, de viol. Bon, rien de bien joyeux. On est tous les 3 un peu sur les fesses. Enfin, on sait que c’est pas le monde des bisounours mais alors là..
Il se trouve qu’en plus c’était le mauvaise endroit pour la mauvaise personne, et passons les détails, disons qu’il s’est malheureusement bien intégré à la vida loca.
Le soir venu, nous aurons du mal à nous sortir de la présence d’un mec du village qui nous suit à la maison et qui parle, et parle et parle. On essaie de faire comprendre qu’on veut dormir mais après tout ce n’est pas nos histoires tout ce qui se raconte, donc on subit patiemment. Notre hôte à du mal à s’en sortir tout en ayant l’air de se complaire dans ce fatras d’histoires, d’insultes et de “mon frère”.

On hésite à plier bagage et aller dormir plus loin dans la savane au beau milieu de la nuit. Finalement on s’en sort pas trop mal. Le lendemain matin il nous propose de rester une nuit de plus, on prétexte je ne sais trop quoi et nous filons en lui souhaitons bonne chance. Je pense à lui parfois. Ces trous africains d’où rien de bon ne sort.
Cet endroit, cette soirée, tout ça a scellé mon pessimisme grandissant sur ce continent, et par là a scellé notre fatigue général de ce même continent.

On roule vers la frontière, content de passer en Namibie, mais aussi de se rapprocher de la fin. C’était juste une histoire de plus de ce genre, une histoire de plus dans la balance qui fait qu’on a du mal en croire en l’avenir radieux de l’Afrique.

Et à Charle’s Hill le dernier repas. Fatigué de cette nuit courte, nous subissons les assauts des gens ivres en ce samedi ensoleillé. Impossible d’être seul à table quelques instants sans qu’on nous demande comment on s’appelle. C’est gentil certes, mais j’ai un peu l’impression de parler à des bouteilles de gin en ce bon matin.

Reprenons les vélos et on file, plus que quelques kilomètres face au vent et nous y sommes. Pas dit que ça soit mieux là bas, mais au moins on avance.