• Clotaire Mandel

Une demi année à Auckland.



Qu’est ce que j’ai bien pu faire de ma vie ces six derniers mois. Six mois dans la même ville. A travailler et à glander. A tourner en rond et à mettre du temps à m’en rendre compte.

Tout à commencé par une arrivée trop rapide et trop imprévue. J’ai du mal à gérer ma frustration si les décisions n’émanent pas de ma personne. Et cette fois ci, j’ai perdu le contrôle.


J’ai donc atterri, un peu perdu. La pagaille non organisée de la quarantaine, qui finalement transformait ma vie bien plus que je ne l’aurais imaginé.

Quelques jours auparavant je trainais en slip au bord de l’eau quelque part sous la chaleur sud-est asiatique. Puis brutalement je me retrouve au terme d’une longue course effrénée dans une petite chambre où le seul moyen de respirer et de voir le ciel est de sortir par la fenêtre pour grimper sur le toit. Ce toit qui fût aussi le seul endroit où l’on pouvait cuisiner. Rien n’était vraiment fait pour nous accueillir. Je ne blâme personne, je pense que la pagaille était générale.

Pas même sorti de la quarantaine, le pays entrait en confinement.

Pendant 2 mois, ce que j’ai vu d’Auckland c’est mon minable dortoir, les problèmes d’argent, et le monde qui devenait fou. Et une absence notable de perspectives d’avenir.


Qu’est que ce que je fous là putain. Je suis tellement têtu que quand bien même il aurait été logique de rentrer en France considérant le niveau des finances et les perspectives d'avenir, je persiste.

Puis un jour le téléphone sonne : “Vous pouvez commencer à travailler demain ?”

Je n’oublierais jamais le prénom de celle qui m’a sortie du merdier.

Le lendemain j’allais casser des cailloux sur un chantier, mais pourquoi pas après tout.

Et c’est ça aussi la leçon. J’ai compris que la simplicité que j’essaie d’offrir à mon existence me pousse à une certaine complexité pour y parvenir.

Je me retrouvais dans un monde auquel je n’appartenais pas vraiment.

Je frottais des trottoirs, et les passants m'ignoraient avec grandeur. Je n’existais pour personne.

J’ai donc du accepter de n’être plus rien ni personne, et ceci pour le salaire minimum.

Notre système peut être brutal. C’est une machine à broyer.

C’est pas nouveau n’est ce pas, seulement j’ai grandi et évolué loin de l’idée que ça puisse m’arriver, de me retrouver dans cette machine infernale à écraser l’Homme, son corps et la poésie que son âme renferme.


Mais au moins j’avais un peu d’argent. Je bossais beaucoup mais je pouvais survivre. Ou revivre. Le pays s’est ouvert à nouveau et j’ai découvert ce que c’était que de vivre à nouveau dans un milieu occidental, que d’être sédentaire.

Au début, j’ai fréquenté assidument les bars, et j’ai mangé à n’en plus pouvoir. Redécouvrir les étals d'un supermarché occidental et la nécessité de combler un vide. Et par mon immobilité, j’ai tenté de continuer le voyage. Je devais continuer à voyager, d'une manière ou d'une autre. Assis autour d’un tas de table différentes, j’ai fais un grand voyage des saveurs. Ce qui a eu pour effet ce totalement changer mon alimentation.

L'ouverture sur un monde nouveau donc. Pour la première fois depuis bien longtemps je gagnais plus que je dépensais. Alors j'en ai profité.

Vivre à Auckland, c'est aussi avoir de nouveau accès à toute sorte de magasin. J’ai vu que j’avais le pouvoir d’y trouver à peu prés tout ce que je voulais. Tout ce dont je n’avais pas besoin, mais simplement accès.

Alors quand je me suis remis à travailler, je me suis aussi remis à consommer. Ce qui me paraissait être une application de la bien trop usité expression carpe diem a vite tourné en une situation absurde.

Je l’ai compris plus tard, quand après quelques mois de travail je n’avais toujours pas un euro de côté. Je me suis bien volontiers mis une claque, et c’était reparti dans le droit chemin.


Car la Nouvelle Zélande avait quelque chose de séduisant. Malgré l’apparence somme toute occidentale qui pourrait me faire croire à la maison, il y a bel et bien des choses qui sont différents, et qui m’ont séduit, qui m’ont conforté dans ma sédentarité passagère.

Connaitre et reconnaitre les gens. Avoir des habitudes. Vivre dans un pays où les gens sont beaucoup plus relax. En 6 mois dans la plus grande ville du pays, je peux compter sur le doigt d’une main les gens que j’ai vu courir, ou même simplement marcher vite.

Le respect que les gens semblent se témoigner. L'impression de pouvoir librement être la personne que je suis. L'impression que les différences pèsent moins ici que dans mon pays natal. Quelque chose d’apaisant. Et de rassurant.

Avoir un toit, un travail, des copains chaleureux, de l’argent qui arrive chaque semaine, ne pas avoir à se poser trop de question. On se sent rassuré par ce monde qui nous entoure nous couvre d’une chaleur citadine inattendu.

Et puis tout de même, le fait se sentir bien mieux ici qu’en France. Les gens se considèrent, se respectent. Quel que peuvent être les choix et apparences de chacun. Mieux vaut alors être ici que là bas.


Jusqu’à ce que ça ne fonctionne plus. Jusqu'à ce que ma réalité des choses se révèlent.

Les tours sont bien hautes, et le soleil peine à me parvenir. Je cherche à cueillir des fleurs et ne trouve que du béton. Je maudis le pays alors qu’en photo il paraissait si chouette.

Les gens m’emmerdent, et j’ai rarement envie de parler pus de cinq minute. Et encore moins de parler de moi.

En arrivant, j’ai mis deux mois avant d’ouvrir la bouche et de donner mon prénom à quelqu’un en échange du sien. Et je retourne dans cet enfer. Plus envie de parler. Plus envie de grand chose. Envie de voyager, de continuer à traverser des frontières.

Je garde un œil sur les frontières aux quatre coins du monde, chaque jour. Évidemment, rien ne bouge. Le monde est toujours congestionné.

J’ai peu d’argent de côté, 6 mois de visa restant, et n’ai aucune idée de quel pays va pouvoir m’accepter par la suite.

Je m’inquiète maintenant pour dans 6 mois.

Je deviens ce que j’ai toujours exécré chez les autres. Je ne sais même plus qui je suis en fait. Un bordel déconstruit de peur et d’incompréhension.

Je n’arrive même plus à répondre à qui que ce soit, à maintenir à flot les nouvelles que l’on se donnent quand on compte les uns pour les autres.

Je mange parce que je dois le faire, je vais au travail, et je lis.

Car la réalité est bien là, claire à mes yeux. Pour repartir, il faudra déjà travailler. Il faudra vivre ici, entouré du monde et du bruit. Par la tempête cérébrale, l'inquiétude, l'incertitude et les ennuis, j'ai compris le poids d'un tel projet lorsque tout ne se passe pas comme prévu. Parait il que j'ai chopé quelques cheveux blancs. Pas par peur d'attraper une maladie ou d'une autre, mais par peur de devoir coupé court au voyage le plus long que je pourrais probablement entreprendre. Les années s'empilent et ce qui était un long fleuve tranquille vient subir les courants d'un affluent inattendu. Il faut vivre avec. Continuer à batailler avec soi même. Brutalité des souvenirs, difficulté à accepter le présent. Je suis incapable de bouger. Je ne me reconnais plus. Je sors difficilement du centre ville. Je les vois ces arbres au loin. Cette nature qui s'étale pour bientôt ne plus finir. Mais je ne peux bouger, paralysé que je suis. Je fais désormais parti de ceux qui croit en l'existence de l'impossibilité. Ça m'aide à trouver des excuses à ma stagnation. Je mesure le poids de mes choix. Je comprends ce que le long cours signifie. Loin de la douceur des mots, je comprends que parvenir à ce à quoi j'aspire, particulièrement en cette période, nécessite des sacrifices. . Ce long voyage entrepris qui était mon rêve d'enfant. Un voyage que l'on peut entreprendre à l'âge où la solitude et l'éloignement pèse plus un kilo de plume qu'un kilo de plomb. Un voyage qui finalement s'avère ne pas tenir tant à la distance ou à la destination que je l'imaginais. On ne peut faire le tour de rien d'autre que de soi même. Et encore, rien n'est moins sur. Alors c'est plus dans la durée que le voyage s'inscrit. Comme une sorte de masochisme, flirtant avec l'absurde. Longtemps, longtemps, longtemps. Mais pourquoi ? Question que je ne peux que me poster. L'avenir répondra. De toute façon je ne suis pas autant camé aux réponses qu'aux questions. C'est pour ça que je me bats. Pour l'absurdité d'un voyage où temps et frontières n'existent pas. Pour l'amour d'un périple où les chemins ne font que s'enchainer, et que je ne peux faire que suivre, poursuivi par mon insatiable curiosité et amour de la planète sur laquelle je vis.

Mais je tire peu de ce que ce qui me prend le plus de temps, le travail. Les temps sont durs pour tout le monde et je m’ennuie derrière le comptoir. Même derrière la machine à café, avec ce métier qui me tient à cour, je tourne en rond.

Je trouve refuge en lisant. Et je comprends qu’en lisant autant, je ne cherche ni plus ni moins qu’à vivre à travers les autres. Ma vie est chiante, plate. A quoi bon écrire et partager ? A quoi bon parler ?

Les souvenirs son trop durs à porter. Mes 28 dernières années furent si belles que je ne comprends pas comment je peux en arriver là maintenant. Le creux de la vague quoi. Ce que nos sociétés modernes appellent la dépression.


Mais putain je mérite mieux. Tous ces souvenirs qui me brulent les yeux d’intensité, je les ai construit, je suis allé les chercher, je me suis battu pour ça. Et il y a plein de choses encore à venir.

Il suffit de balayer l’ennui.

Je sors lentement de la torpeur. Tout ce raisonnement n’est pas faux, mais il n’est pas une fatalité pour autant.

Alors je me prends en main. Je décide de fouiller et de retrouver l’ancien moi.

Je sors une carte et sur cette dernière je regarde le pays se dérouler par les routes.

Tente, vélo, duvet, réchaud. Ils n’attendent que le signal du départ.


J’ai mis du temps à accepter ce qui relève pour moi de l’inacceptable, la possibilité que je puisse mener une vie emmerdante. Pourtant c’est le cas. Le travail ne me procure plus rien, ou plutôt l’endroit où je vends mon temps de vie plutôt que la manière de le faire. Et la ville me parait ennuyeuse.


On peut se complaire dans une certaine activité nocturne, ou diurne, en parcourant les environs et les magasins. Mais tout ça n’est que mensonge. Ce n’est que tromperie.

Pourtant j’ai fais de mon mieux. J’ai acheté des chaussures et des vêtements. Je porte des chaussettes cool et des caleçons sympas. Je sors et je parle au gens. Je réponds au téléphone et je suis à l’heure aux rendez vous.

Mais à quoi bon lutter. Ce n’est qu’une couche que je sais être fine sous l’ongle.

Tout n’est que surface.

Mais moi je veux la crasse sous la surface.

Je me fatigue d’être à peu prés tout le temps propre. Avec mon air urbain et dans l’air du temps qui me dégoute plus qu’autre chose.


Et les choses se ternissent irrémédiablement. J’habitais à deux pas des magasins de luxe. Le luxe. Pourquoi pas après tout. Ces magasins, je les imaginais vides et tristes. Ils étaient bondés et en bonne santé. Les gens faisaient la queue devant chacun d’eux après chacun des confinements. Et dans le mètre de trottoir qui les séparent, les clochards se répartissent le terrain.

Le monde danse autour d’eux, marchant d’un regard froid et droit. Des robes et des costumes. Des rires et des airs propres.

Je crois que j’ai trop d’empathie pour supporter de vivre en société. Trop d’empathie pour continuer à sourire et causer alors que chacun des efforts nécessaires pour le faire me sont extrêmement couteux.

Je ne comprends rien au monde qui m’entoure. J’essaie, je promets. Je m’efforce de le faire.

Simplement, je me sens bien dans le côté sauvage des choses. Là où le ciel est mon église et le mouvement mon ancre. Voilà où j'en étais il y a quelques mois de cela. Triste et désabusé, pas au bon endroit et même plus forcément la bonne personne.

Un jour je pédale et tombe sur un point que je n’avais encore jamais vu. De là haut, je vois du vert, puis la mer baignant dans son calme. Et au loin, des airs d’estampes chinoises. Je le touche du regard, mais ça ne suffit pas. Ça ne suffira jamais.

Il faut que je parte, c’est sur. Je le sais. J’ai lutté, j’ai voulu jouer la carte de la sécurité. Mais non. Il faut que je parte. J’ai besoin de la complexe douceur des jours sans fin et sans but.

Je ne veux pas de prévision à la petite semaine. Pas de réveil ni d’obligation. Pas de responsabilité. Je ne veux pas qu’on s’attende à me voir. Je déteste ça. Quoi de pire que d’être prévisible.

Mais je dois l’être, car demain je travaille.


Puis un message : “Ma saison se termine le 1er octobre, on se retrouve plus au sud ?”

Ok, j’y serais.

Je revends toutes les saloperies inutiles que j’ai accumulés, je donne ma démission, je trace des traits sur une carte. Je reprends vie.

C’est décidé, dans un mois je me barre. Et ce quel que soit l’argent dont je dispose. Je décide de m’en foutre. De tout. Les frontières et l’avenir, c’est dans une demi année qu’il faudra y penser.

Puis quand à cette idée en tête de quoi mettre de côté de quoi voyager encore 2 ans à vélo avant de devoir retrouver un travail, et bien je m’adapterais.

J’arrive au point où je me dis que je préfère économiser moins et vivre plus simplement, mais je ne veux plus souffrir comme ça pour parvenir à mon but. Je ne veux pas que ce soit si complexe de parvenir à la simplicité.


Une bien longue période pour en arriver là, à deux pas du départ. Une période d’apprentissage aussi.

Il faudra repartir.

Tant pis pour la sécurité pécuniaire. De toute façon l’avenir ne ressemble à rien du tout tant il est flou. Alors bon, autant faire en sorte que le présent soit joli. Et pour ça, il me faut me retrouver.

Me retrouver moi même, comprendre pourquoi je suis là. Alors même que les décisions étaient prises et qu'il ne suffisait plus que d'attendre que sagement que le temps passe, une fille à débarquée dans ma vie en rentrant dans mon dortoir. J'ai rencontré alors une personne qui avait des convictions similaires aux miennes, mais qui avait la décence de les pousser jusqu'à l'action. Puis avec patience elle me traine d'une plage à une autre. Je reprends vie auprès d'elle. Elle s'efforce de me montrer le charme d'Auckland et des alentours. Et je vois les perspectives s'étaler devant moi. Les soirs venus, je n'ai plus envie de rentrer en ville, je veux oublier le temps. Rester là autant que souhaité. Là je sais qu'il est l'heure. Qu'il est l'heure de reprendre la route, qu'il est l'heure de retourner à mon rythme circadien. A ma vie simple. Je vois un morceau de Nouvelle Zélande. Je le trouve beau. Déjà je l'aime. Il me tarde d'en voir plus encore. Les grands bouleversements tiennent parfois à de menus détails.


Ainsi je laisse Auckland derrière moi, dans un dernier regard. J’ai moins d’appréhension à l’idée de ne pas savoir ce qu’il va advenir que j’avais d’angoisse à savoir pertinemment où j’allais me rendre chaque jour de la semaine.

La ville se vit dans l’éphémère. Au delà il ne se trouve que répétition forcé de la marche des choses. On couvre l’ennui sous une couverture de bonheur artificielle.

Parfois je me dis que j’aimerais tant ne pas avoir compris ça, et vivre sereinement. Mais c’est comme ça. Et bien heureux celui qui n’a pour clé que celle des champs.

Voyant une mascarade dans le déroulement logique des choses, je fuis. Je fuis les gens qui ont peur de la notion de fuite aussi d’ailleurs.

Je fuis le bruit qui ne soit pas celui d’un oiseau. Je fuis la compagnie de ceux qui ne peuvent pas comprendre ce que j’essaie d’exprimer.

Je fuis la vie en ville, cerné par les bâtiments tout en hauteur qui ne m’offre les rayons du soleil que par le reflet sur les vitres des bureaux.

Un monde se dessine dans ces mêmes bureaux. Un monde que je ne reconnais pas. Un monde que je fuis. Un monde de bricolage et enchevêtrement alors que tout est si simple dehors.


Alors un nouveau départ commence. Des hauts et des bas, et tout ceci m’a fait murir en tant que citoyen, en tant qu’homme et Homme.

Et c’est tant mieux. Demain il fera jour, et l'horizon me tendra les bras.

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